11/05/2026
Dans le train qui me ramène vers Toulouse, après quelques jours passés entre Aix-en-Provence et Toulon autour de mes « Regards croisés entre l’Italie et la France », mon ami Oreste Sacchelli, directeur artistique du Festival du film italien de Villerupt et fin connaisseur du cinéma italien, m’envoie ce matin deux articles sur une absence qui fait beaucoup parler : celle du cinéma italien au Festival de Cannes 2026.
Je dois avouer que j’ai d’abord souri.
Il y a quelque chose d’assez ironique à passer plusieurs soirées à parler de la profondeur des liens culturels entre la France et l’Italie… avant de découvrir qu’à Cannes, cette année, l’Italie semble soudain devenue invisible.
Puis le sourire laisse un peu place à la réflexion.
L’absence de films italiens dans les grandes sections officielles du Festival de Cannes n’est pas seulement une curiosité de programmation. Elle pose une question plus profonde et plus inquiétante.
Qu’on refuse un film, un auteur, une tendance, cela fait partie du jeu artistique. Aucun pays n’a droit à un quota diplomatique dans un festival. Mais lorsqu’une cinématographie aussi importante, aussi vivante et aussi historiquement liée à l’histoire du cinéma mondial disparaît entièrement du paysage cannois, il devient difficile de ne pas s’interroger.
Le problème n’est peut-être même pas de savoir s’il existe une volonté consciente d’exclusion. Le problème est que cette hypothèse paraît aujourd’hui crédible à beaucoup de monde. Et cela dit quelque chose du climat culturel dans lequel nous vivons.
Depuis plusieurs années, une partie des grandes institutions culturelles occidentales donne parfois le sentiment de ne plus seulement vouloir défendre l’art, mais aussi envoyer des signaux idéologiques, corriger symboliquement le monde, distinguer les bons et les mauvais climats politiques.
Si un festival comme Cannes commence un jour à regarder les œuvres à travers le prisme des gouvernements en place, des réputations politiques ou des appartenances idéologiques supposées, alors il cesse d’être un lieu de cinéma pour devenir autre chose.
Et ce serait grave.
Parce qu’on peut penser ce qu’on veut du gouvernement italien actuel, de Giorgia Meloni ou de la situation politique italienne. Mais le cinéma italien ne se réduit ni à un gouvernement ni à une étiquette politique. Il continue de produire des auteurs, des récits, des regards puissants sur le monde contemporain.
Le paradoxe est d’ailleurs frappant : les milieux culturels européens aiment souvent passionnément l’Italie… mais surtout l’Italie du passé. L’Italie mythique de Fellini, Pasolini, Visconti ou Scola. Une Italie devenue patrimoine, presque décorative. Beaucoup moins l’Italie réelle, contradictoire, populaire, vivante et parfois politiquement dérangeante.
Mais il faut aussi avoir l’honnêteté de regarder l’autre face du problème.
Le grand cinéma italien n’est jamais né uniquement du talent individuel. Il s’est appuyé sur une ambition culturelle et industrielle extrêmement forte. Marco Tullio Giordana le rappelait récemment à propos de Cinecittà : l’Italie avait compris autrefois que le cinéma représentait une puissance stratégique, un imaginaire collectif, un rayonnement international.
C’est peut-être aussi cela qui manque aujourd’hui : non pas le talent, qui existe toujours, mais une véritable vision culturelle capable de le porter.
Et puis il y a aussi une question plus simple, plus humaine, presque plus subjective : celle du regard du patron du festival, Thierry Frémaux lui-même.
Personne ne peut sérieusement affirmer qu’il existerait un complot organisé contre le cinéma italien. Mais il devient difficile de ne pas voir, année après année, qu’une certaine idée du cinéma italien semble lui parler de moins en moins. Comme si ce cinéma-là, charnel, populaire, contradictoire, parfois excessif, profondément enraciné dans une histoire sociale et humaine, entrait moins naturellement dans les codes culturels dominants des grands festivals internationaux.
Thierry Frémaux aime manifestement le cinéma. Mais peut-être aime-t-il davantage certains signes culturels du cinéma contemporain que cette liberté italienne un peu désordonnée, un peu insolente, qui a longtemps fait la grandeur de Cinecittà.
Et ce serait finalement le plus triste : non pas une exclusion volontaire, mais une forme d’aveuglement culturel devenu si naturel qu’il finit par paraître normal.
La vraie question devient alors double.
Oui, Cannes peut donner parfois le sentiment de regarder l’Italie contemporaine avec distance, condescendance ou filtrage idéologique. Mais l’Italie elle-même doit aussi se demander comment elle est passée d’un pays qui considérait le cinéma comme une puissance nationale majeure à un pays qui attend désormais surtout la reconnaissance symbolique des grands festivals internationaux.
Le risque est peut-être là. Une Europe culturelle qui transforme peu à peu le cinéma en espace de postures, de réseaux et de signaux idéologiques, pendant que les grandes traditions populaires et nationales perdent leur force structurante.
Et au fond, ce serait peut-être cela la véritable décadence : un Festival de Cannes capable de célébrer avec passion tous les cinémas du monde… sauf celui sans lequel une partie de sa propre légende n’aurait peut-être jamais existé.