Où est Charlie? et Adrastée?

Où est Charlie? et Adrastée? “Une femme sans homme est comme un poisson sans bicyclette.”

Une journée sur le chemin de Saint Jacques de CompostelleOyez, Oyez, braves gens! Oyez, cols blancs et gilets jaunes! Te...
29/08/2020

Une journée sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle

Oyez, Oyez, braves gens! Oyez, cols blancs et gilets jaunes! Tendez l'oreille, adorateurs du gel hydroalcoolique et zélateurs dévoués au dieu Progrès! Venez, auditeurs seniors, secrétaires généraux et particuliers! Accourez, travailleurs en bureau ouvert ou en circuit fermé, éleveurs de licorne ou adepte d'une tech tonique française! Venez tous, carriéristes enfiévrés et je m'en-foutistes désabusés! Cassez vos chaînes pour les remonter sur vos bicyclettes! Raccrochez vos uniformes pour vivre en cuissard l'errance horizontale! Claquez la porte du monde d'hier pour rouler, libres et fous, sur les chemins millénaires et sacrés d'Espagne et d'Europe! Roulez, roulez, si m'en croyez... Affrontez animaux sauvages et brigands! Grelottez l'hiver sous vos pelisses rapiécées, brulez l'été sous vos couvre-chefs usés! Mille périls affrontez! Mais toujours continuez! Et au terme de votre épopée, au pied du tombeau de l'apôtre Jacques arrivés, vous vous agenouillerez, le marbre antique foulerez et l'argent poli du cercueil embrasserez! Un cierge au Saint vous allumerez, une prière lui adresserez, et enfin du covid vous aurez libéré l'humanité!

En d'autres temps, afin de lutter contre une pandémie, les prédicateurs de tous poils auraient sans doute déclamé sur les places publiques de telles exhortations au départ, pleines de vocables fleuris et de fièvre mystique. L'Europe aurait déversé son lot de croyants sur les routes. Les pèlerins auraient marché des milliers de kilomètres avec leur long bâton orné d'une petite coquille Saint Jacques, auraient affronté tous les dangers et, une fois arrivés, auraient embrassé le tombeau de l'apôtre, allumé un cierge et prié pour la disparition du fléau. L'inutile aurait touché au sublime!

En notre temps, c'est indéniable, l'inutile a moins la cote. Heureusement ou hélas, l'homme moderne est moins romanesque et plus pragmatique: il préfère le confinement à l'errance, les douches de gel hydroalcoolique à l'encens. La cathédrale de Saint-Jacques est désormais régie par des sens de visite et des mesures anti-terroristes, et il est interdit aux visiteurs d'embrasser le tombeau de l'apôtre. D'ailleurs, il est très peu vraisemblable que ce tombeau contienne effectivement les restes de l'apôtre Jacques dit "Le Majeur" puisque celui-ci est mort quelque part du côté de la Palestine. Toutefois, aussi incroyable que cela puisse paraitre, un noyau dur de doux illuminés jugent encore, cette année comme toutes les autres, que marcher des centaines ou des milliers de kilomètres sur les chemins sacrés de France, d'Espagne et de bien plus loin encore en direction de ce tombeau est le meilleur usage qu'ils puissent faire de leur temps. Pourquoi? Mystère...

Un mystère plus grand encore, si vous voulez mon avis, c'est que vous aussi, même si vous l'ignorez encore aujourd'hui, prendrez un jour ce chemin. Vous aussi sentirez que vous en avez besoin. Au début, vous ne saurez peut-être pas vraiment pourquoi vous êtes partis, mais au fil de vos pas vous le découvrirez. Alors, pour que vous ne soyez pas surpris quand vous ferez vous même vos premiers pas sur le chemin, venez, je vous emmène! Passons ensemble une journée sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle, avant que vous n'écriviez vous-même, à la sueur de vos pieds, votre histoire sur le Camino.

Votre journée commence bien avant vos premiers pas en Espagne, en un jour qui vous parait banal, semblable à tous les autres jours de votre vie, quand pour la première fois vous ressentez une indistincte sensation nouvelle. Est-ce la lassitude de votre quotidien, l'impression de désoeuvrement qui suit le départ de vos enfants du foyer ou votre propre départ à la retraite? Est-ce votre couple qui bat de l'aile ou votre investissement au travail qui vous dépossède de vous même? Vous ne sauriez dire exactement d'où vous vient cette mystérieuse sensation et songez d'abord que vous avez simplement besoin de vacances. Sans conviction vous consultez comme d'habitude quelques sites de voyage et écoutez les recommandations de vos proches. Dans vos recherches, vous ne découvrez cependant qu'une chose: cette fois, il va vous falloir voir plus grand. Cette fois, vous n'avez pas besoin de lézarder au soleil de la côte d'azur comme un animal à sang froid, de danser la nuit comme un animal à sang chaud, ou de visiter les châteaux de la Loire comme un animal à sang tiède. Non, pour vous départir de cette indistincte sensation nouvelle, vous sentez qu'il vous faut prendre assez de recul pour considérer le cours de votre existence depuis une lointaine distance, comme si votre vie n'était plus la vôtre. C'est alors que vous apparaissent par magie ces mots enchanteurs: Saint Jacques de Compostelle. Ces mots d'abord vous surprennent, vous n'y aviez jamais songés! Mais au fil des jours c'est justement cet inconnu, cet ailleurs qui vous attire, qui prend une place toujours plus grande dans vos pensées. A mesure que les semaines et que les mois passent, vous caressez de plus en plus cette idée qui vous paraissait d'abord f***e: marcher au rythme de vos pas, sans horaires, sans obligation, sans argent et sans amis. Un moment seul avec votre esprit et avec cet inconnu: votre corps. Alors, la veille de vos premiers pas de pèlerin, dans le train qui vous conduit à Saint Jean Pied de Port ou au Puy en Velay, vous vous répétez cette phrase étrange: mon voyage doit m'apprendre pourquoi je suis parti.

Vos yeux s'ouvrent le lendemain à cinq heures, dans une auberge des Pyrénées espagnoles tenue par les Amis du Chemin de Saint Jacques de Compostelle. Un de vos voisins de dortoir, un si gentil catalan rencontré hier soir, est désormais le plus haïssable des hommes: il a décidé de partir aux aurores. L'heure n'est plus aux questionnements sur votre vie mais à la haine. Vous ronchonnez en vous retournant sur votre matelas, hésitez à aller étrangler ce matinal espagnol jusqu'à ce que mort s'ensuive mais un coup d'oeil à votre montre suffit à vous emplir le coeur d'une joie bienvenue car vos mirettes fatiguées peuvent se reposer encore deux heures.

A six heures et demi, vos oreilles vous appellent au secours. Depuis le couloir, une sono crache à pleine puissance des cantiques en latin. Les amis du Chemin ont décidé que six heures trente était un horaire convenable pour forcer les pèlerins à reprendre la route. Votre esprit encore engourdi, vous roulez donc votre sac de couchage, rassemblez votre paquetage et décampez. En sortant, vous glissez quelques piécettes dans l'urne des bénévoles qui tiennent l'auberge, quoique leur goût pour les chants grégoriens vous reste toujours en travers des oreilles. Pour l'instant, en effet, nulle trace du silence que vous attendiez pour marcher sereinement vers vous-même! Une joviale ambiance de sortie des classes au collège règne cependant. Une soixantaine de marcheurs et de cyclistes sortent avec leur sac à dos sous le regard attendri des tenanciers du lieu, aucun ne se connaissait hier mais tous se font à présent de grands signes, se souhaitent bon courage et s'en vont par petits groupes.

Vous en retrouvez déjà certains, quelques kilomètres plus loin, pour le petit déjeuner. Café au lait et part de tortilla (épaisse omelette aux pommes de terre) vous réveillent enfin. A la table d'à côté, vous êtes surpris de retrouver, très fringants, les mêmes italiens qu'hier au soir. Alors visiblement éméchés à la cantine de l'auberge, ils étaient attablés avec des espagnols et rivalisaient de pitreries pour séduire une Allemande. Levons immédiatement le voile: sur les trois cent cinquante mille pèlerins arrivant à Saint Jacques chaque année, environ un tiers est âgé de 18 à 30 ans. Voilà pourquoi ce "pèlerinage" est appelé par nombre d'espagnols "el paraiso del s**o", cette expression, traduite librement en français, donnerait à peu près: lieu où les motifs spirituels et charnels s'entremêlent. Comme Ulysse, vous devrez donc, pour arriver à bon port et avancer dans votre quête, vous gardez des sirènes.

La tortilla et la tartine de pain englouties, vous lancez à la volée un "Buen Camino!", l'expression consacrée ici en Espagne, à toute la petite foule, puis enfourchez -vous serez de vrais pèlerins et ferez la route à pied mais aujourd'hui vous êtes avec moi, à vélo évidemment- votre Adrastée, pour les premiers coups de pédales. Vous roulez d'abord à travers les rues étroites d'une vieille ville médiévale. Les immeubles de couleurs vives alternent avec les tours de guet et les remparts, de drôles de pinatas sont suspendues au-dessus des rues et des centaines d'habitants battent déjà le pavé, butinant de bars en étals de marché. Vous vous enfoncez ensuite dans la campagne. Votre piste longe une rivière, entre deux massifs montagneux, il fait encore frais, peut-être 15°, cela vous fait du bien de rouler les premiers kilomètres par cette fraîcheur.

Sur la route, dépaysé, vous vous rappelez lentement que vous aimez l'Espagne: les tatouages sur tous les corps, les mulets sur toutes les têtes et les tags sur tous les murs. "Independencia", "Socialismoa", "Amnistia" sont écrits partout. Une douce odeur de révolte flotte dans l'air: vous êtes aux Pays Basques espagnols mais vous pourriez aussi bien être en Catalogne, à Leon ou en Galice, car il vous semble que ce qui fait l'unité de la nation espagnole est la volonté partagée par toutes les régions de faire sécession.

10h30, 45km au compteur. Votre première étape s'est bien passée, vous êtes content et vous octroyez une pause bien méritée. La route pour cyclistes s'est un peu éloignée du chemin des pèlerins à pieds, vous êtes donc entouré uniquement par des espagnols qui prennent leur café du matin dans leur salle à manger, c'est-à-dire au bar du coin. L'un d'entre eux vient s'assoir à votre table: "d'où viens-tu, où vas-tu? Ah oui? Moi aussi j'ai fait "El Camino", il y a trois ans!" En fait, environ un espagnol sur sept a fait le pèlerinage. Drôle de pays... Imaginez ce que serait la France si une des expériences incontournables de la culture nationale était de marcher quelques semaines vers un lieu quelconque. En buvant votre jus d'orange et en mangeant votre deuxième part de tortilla du jour, vous essayez de vous représenter ce que cela donnerait: des milliers de kilomètres de sentiers qui sillonnent la Bourgogne, le Berry et la Bretagne avec tous les 5 ou 6 kilomètres des petites auberges, des dortoirs de 6 à 100 lits où les français de tous âges, de toutes régions et de toutes conditions dorment les uns à côté des autres, se rencontrent et se soutiennent...

A onze heures vous reprenez la route. Autant que vos mollets, votre cerveau mouline quand vous êtes sur la selle. La conversation en espagnol que vous venez d'avoir vous transporte dans vos années lycée. Vous êtes assis dans un de vos cours de seconde langue et passez toute l'heure à draguer votre voisine de table, celle de droite. Vous auriez peut-être dû suivre un peu plus car voilà bien longtemps que cette voisine est mariée à un autre. De la longue cours que vous lui faisiez alors ne vous restent aujourd'hui que vos lacunes en espagnol, langue qui vous serait bien utile à présent. Ah... Si vous pouviez remonter le temps... Vous dragueriez sans doute votre voisine de gauche.

Pendant que vous pédalez en essayant de vous rappeler vos vieux cours: Mientras que + Subjonctif? Ou simplement présent de l'indicatif? Et pendant que vous tentez désespérément de vous souvenir de ce que disaient M. Garcia ou Mme Chaladay quand ils ne parlaient pas de la Movida ou de Franco, un cycliste de Stuttgart vous rattrape. Vous roulez quelques temps ensemble mais peinez bien vite à le suivre: ce petit tricheur a un vélo électrique, la Rolls Royce du vélo électrique en fait. Evidemment, vous voir dépassé, alors que vous suez tant, par un cycliste qui va sans effort vous énerve un peu...

Il est une heure, vous vous arrêtez avec lui pour déjeuner après vos premiers 75 kilomètres. Il abaisse la béquille de son vélo, descend de sa Rolls à grand peine, sort deux béquilles de ses sacoches, les déplie et se traîne jusqu'à la première table venue. Il ne parle rien d'autre que l'allemand et vous tend son téléphone avec une application de traduction instantanée pour communiquer. Il vous explique qu'il a hésité à partir avec un vélo sans assistance électrique, mais qu'il ne pourrait guère faire plus de dix ou quinze kilomètres par jour et qu'il aurait peur de tomber. En fait, il a subi une opération de la colonne vertébrale l'année dernière et ne peut presque plus se servir de ses jambes. Alors il s'est lancé le défi, contre l'avis de tous, de faire la route de Stuttgart à Saint Jacques de Compostelle, seul. Il a vendu la moto qui faisait sa fierté avant l'opération pour acheter ce bijou de 200km d'autonomie et espère que ce voyage lui permettra de renforcer ce qu'il lui reste de cuisses et de mollets. Cela vous remet bien à votre place. A l'avenir vous tournerez sept fois vos pensées dans votre tête avant de pester contre les quinqua à vélo électrique.

Comme la plupart des rencontres du chemin sont fugaces, vous vous séparez après avoir partagé un café con leche et reprenez la route, seul. A mesure que vous pédalez vos pensées tourbillonnent. Ce voyage est finalement différent de ce que vous aviez imaginé. Vous redoutiez de trouver le long du chemin des grenouilles de bénitiers appelées Marie-Cécile et Gonzague, déroulant leurs chapelets de prière et s'en remettant à Dieu pour que jamais le projet de légalisation de la procréation médicalement assistée ne voit le jour. Finalement l'auberge d'hier, et le pèlerinage en général, offre une atmosphère faite d'entraide et de bonhommie comme on en trouve dans les refuges de montagne, agrémentée du vent de folie des soirées étudiantes. Malgré les milliers de pèlerins sur les routes, l'atmosphère est très simple, aucun marchand du temple ne vous assaille pour écouler ses bibelots. Comme vous l'attendiez, vous êtes sur une route de terre, souvent déserte, d'un peu plus de 800 kilomètres pour la partie espagnole, qui mène à une ville que vous ne connaissez pas et qui ne représente pour vous rien de plus qu'un objectif lointain, fixé arbitrairement. Les questions auxquelles songer, les projets à mûrir avec lesquels vous étiez parti sont toujours quelque part en vous mais vous n'y avez consacré pour l'instant aucune attention. Etonnamment, vous sentez pourtant de plus en plus qu'une fois arrivé, vous aurez toutes les réponses que vous êtes venu chercher. Alors, vous pédalez encore, en vous sentant libre. Vous avez avec vous seulement une tente, un réchaud et quelques affaires, mais vous n'avez besoin de rien de plus. Où dormirez-vous ce soir? Vous n'en avez pas la moindre idée mais rien ne vous préoccupe moins que de le savoir. Il est seize heures et suivre ce chemin de terre vous suffit.

La beauté de la région de la Castilla y Leon interrompt vos réflexions et vous force à la contemplation. Ici, sur le haut plateau du centre de l'Espagne, la Meseta, l'aridité prime. Vous avez dépassé la belle ville de Leon, ancienne capitale du royaume local, à perte de vue le plateau s'étend. L'environnement est sec, jaune pâle. Des étendues d'herbes hautes s'étalent jusqu'à l'horizon, sillonnées par endroits de routes de terre qui relient entre eux quelques villages de maisons ocres. Au loin, à l'ouest, se dessinent les hautes montagnes de la cordillère cantabrique qui semblent défendre votre objectif. C'est un paysage de Western, surtout là où vous roulez à présent car quelques "Paramos", montagnes surmontées de plateaux de quelques centaines de mètres de long, vous rappellent les reliefs du Colorado. Vous vous attendez à voir sortir de chaque sentier John Wayne, poursuivi par un troupeau de bisons au galop ou échappant de justesse à la pluie de flèches d'une tribu indienne. Bientôt vous croyez vous même être Billy the Kid ou Lucky Luke, votre Adrastée devient Jolly Jumper et vous sentez le souffle des bisons dans votre nuque. A moins que ce ne soit un vent arrière qui vous propulse à presque 40 kilomètres à l'heure à travers la Meseta?

Vous vous sentez puissant, invincible, vous filez sous le vent et vous vous adressez aux montagnes, au loin. Vous leur criez que vous les dominerez bientôt, demain peut-être, qu'elles n'ont qu'à bien se tenir car vous arrivez. Mais déjà le vent arrière faiblit, avancer devient plus difficile et votre thermomètre indique 42°C au dessus du bitume qui réverbère les rayons brulants du soleil. Tout s'explique: votre sentiment de puissance, Lucky Luke, l'entretien avec les montagnes: vous avez pris un coup sur la tête, un coup de chaud. Il va falloir vous reposer un peu.

Vous vous arrêtez dans le premier village venu, sur la place centrale. Le seul luxe ici, ce sont cette petite fontaine et ce bassin sur le rebord duquel vous vous asseyez, il y a quatre palmiers qui entourent la fontaine et qui la transforme en une petite oasis, à l'abri de la chaleur de la route. Il doit faire à peine trente degrés sous le feuillage. Comme c'est bon! Vous buvez à la fontaine, recouvrez votre tête d'une ignoble serviette micro-fibre orange préalablement plongée dans le bassin et vous régalez dès d'une goutte fraîche tombe du linge imbibé pour couler le long de votre dos. A présent, vous observez le village alentour. Qu'a-t-il donc de si différent d'un village français? Vous sentez bien qu'il y a quelque chose, mais quoi?

Voilà! Enfin vous avez trouvé! Ici, rien n'a dû changer depuis les années 50! Voilà ce qui diffère des villages français! Il n'y a aucun panneau de signalisation, aucun feu tricolore sur la route, les maisons sont construites en terre rouge ou en briques, rarement recouvertes de chaux, plus rarement encore grossièrement peintes en jaune ou rouge. Les quelques magasins alentours n'ont pas de vitrines, ce sont de vieilles maisons converties en pharmacie ou en charcuterie, leurs ouvertures sur la rue sont une porte en bois et une fenêtre agrémentée d'un peu de ferronnerie. Aucune affiche ne donne sur l'extérieur, aucune pancarte publicitaire, seul le nom du commerce est inscrit en noir ou en blanc sur le linteau de la porte. Quel calme ce doit être de vivre ici! Combien peut-il y avoir d'habitant ici, mille, deux mille? Existe-t-il encore en France des villages de deux mille âmes sans publicité, sans signaux lumineux, où l'obscurité règne la nuit? Des lieux où les seules couleurs vives, qui attirent l'oeil, sont celles des chaises du bar, là-bas, où les vieux du village viennent tous se retrouver sous les parasols et d'où un joyeux chahut commence à vous parvenir, car il est dix-sept heures, l'heure de la fin de la sieste?

Vous vous y asseyez pour boire un coca-cola con hielo (c'est à dire avec beaucoup de glaçons) et une empanada. Pendant que vous mangez votre troisième part de tortilla du jour, car le serveur s'est trompé dans votre commande, un petit vieux vous annonce très fier que l'Espagne est le premier pays du monde quant au nombre de bar par habitant. Vous voulez bien le croire car vous n'avez pas vu en Espagne un village, ni trois rues d'affilée en ville, sans au moins un bar, et jamais de bar sans client.
Pendant que vous devisez avec l'ancien, apparaît au bout de la place une explosion de couleur marchant dans votre direction. Elle a la peau brune, tannée par le soleil brûlant, un chapeau bordeaux à larges bords desquels pend un long voile blanc cassé qui lui couvre la tête et les épaules. Un pèlerin à pied à cette heure, c'est bien rare. Ils préfèrent en général marcher dès l'aurore et jusqu'en début d'après-midi, car eux n'ont pas, comme les cyclistes, le vent pour les rafraîchir. Elle retire son voile, son chapeau, découvrant de sauvages boucles brunes qui lui tombent délicatement jusqu'au dessous des épaules. Elle remplit ses gourdes à la fontaine, plonge sa tête et ses belles boucles sous l'eau vive, rajuste son habit, puis repart. Par cette chaleur, rien ne vous semble plus beau que cette femme au puit, parée d'une longue robe vert bouteille. Vous imaginez qu'elle est la Samaritaine, Esther ou une fille de Job, et toutes ces femmes de la Bible à la peau brune et à la taille fine, qui font aimer les saintes écritures et l'orient. Elle est la grâce et la fécondité, l'humanité qui s'est abreuvée aux sources de la vie. Tout à votre émerveillement vous la voyez reprendre son chemin, passer à quelques pas de votre table, et réalisez qu'elle va nu-pieds. Avez-vous la berlue ou n'a-t-elle vraiment pas de chaussures, quand il fait plus de 40 degrés sur la route? En passant tout à l'heure près d'elle vous lui demanderez d'où elle vient et où elle va. Vous apprendrez qu'elle est vénézuélienne et a fait le voeu de marcher tout le chemin espagnol depuis Roncevaux, soit pendant plus de 30 jours, nu-pieds, jusqu'à Saint Jacques. A-t-elle perdu un pari pour se lancer dans une telle aventure ou a-t-elle fait du troc avec Dieu pour obtenir de Lui quelqu'avantage? Comment résiste-t-elle au macadam brulant puis aux chemins caillouteux? A-t-elle tout de même des chaussettes dans son sac de voyage?

Vous n'en saurez pas plus, car il est dix-huit heures et déjà vous vous jetez à l'assaut du dernier tronçon du jour. Les 115 km que vous avez dans les pattes ne vont pas vous aider à affronter le Cerro Campon, la plus haute montagne de votre pèlerinage, qui s'élève à 1550 mètres. Mais vous vous lancez quand même, car comment vous plaindriez-vous quand certains vont nu-pieds et d'autres sans pouvoir tenir debout seuls sur leurs jambes? Après la première demi-heure d'ascension vous vous répétez comme un mantra que les petits moulinets viennent à bout des plus hautes montagnes mais comme vous souffrez! J'aimerais vous dire que bientôt, bien vite, vous serez au sommet mais ce serait faux. Vous devrez souffrir encore et encore, vous vous demanderez pourquoi vos sacoches sont si lourdes, si par hasard vos freins ne frotteraient pas un peu, ce qui expliquerait votre difficulté à avancer. Vous vous reprocherez d'avoir entrepris l'ascension en fin de journée. Un petit démon vous soufflera: "arrête-toi ici, regarde ces ruines d'un vieux château... Elles valent bien une visite!" Mais il ne faudra pas interrompre l'escalade, sans quoi vous ne repartirez pas. Il faudra monter, monter, souffrir, souffrir, encore et encore, puis là-haut, seulement tout là-haut, vous descendrez de votre vélo, vous vous assiérez sur une terre poussiéreuse qui vous semblera plus moelleuse que le plus profond des canapé cuircenter, et vous admirerez la Meseta qui s'étend en bas. Votre ténacité aura payé car jamais un panorama ne vous aura paru aussi beau qu'après tant d'efforts. Alors, souffrez courageusement, et en silence!

Le sommet atteint, vous regardez au loin l'horizon, et rien ne se passe. Vous êtes ébahi par le calme du lieu, par le contraste si fort entre le feuillage touffu de cette montagne et l'aridité du plateau qui se déploie sous vos yeux. Parfois un oiseau égaré volette non loin, sans vous gêner. Parfois encore le vent siffle en s'engouffrant dans les sapins derrière vous. C'est tout. Il y a si peu d'événements que le temps pour vous n'existe presque plus.

Après une minute ou une heure, vous repartez et dévalez la montagne, tout s'accélère, quelque chose du sportif en vous vous crie de pédaler à toute berzingue. Vous êtes couché sur vos prolongateurs, les lacets s'enchaînent, rapides, les uns après les autres. Peut-être dépasserez vous les 150 kilomètres parcourus dans la journée? Les 180 si la pente est douce jusqu'à cette nouvelle vallée que vous apercevez désormais au loin? Mais quelque chose de l'esthète en vous vous demande de vous arrêter. Vous ne retrouverez pas tous les jours de votre vie des paysages si paisibles. Bientôt vous retrouverez les villes, l'horizon se limitera à l'immeuble d'en face. C'est pourquoi vous vous arrêtez au premier village venu: El Acebo.

A la terrasse de la Casa del Agua, qui offre une vue imprenable sur les sommets environnants, vous commandez un demi de bière blonde. Alcoolisé et léger, c'est ce qu'il vous faut. D'aucuns disent que la bière du soir est la raison pour laquelle les marcheurs marchent et les cyclistes pédalent, que toute la journée d'effort n'est qu'une longue préparation du corps et de l'esprit afin de vivre avec toute l'intensité possible ce moment sublimement décrit par Philippe Delerm: la première gorgée de bière. Le malt divin coule dans votre gorge et emporte avec lui vos douleurs et votre fatigue. Votre corps, qui aujourd'hui vous a tant donné, vous sait gré que ce plaisir-là ne lui coûte aucun effort. Il se délasse, comme votre esprit qui tout le jour a tenu, s'est concentré sur l'objectif : avancer. A présent corps et esprit se laissent porter, flotter, contents.

Pendant que vous consignez cette impression dans votre petit carnet de voyage comme suit: "Note pour mon futur moi : pour apprécier comme il se doit un demi de bière, penser à toujours rouler 150 kilomètres avant de le consommer", Paul, l'irlandais, vous aborde. Il vient de Grey Stones, lieu de résidence de feu Ronnie Drew, la légende des Dubliners et père d'un de ses amis de jeunesse. Car Paul l'irlandais a de nombreux amis. L'un de ceux-ci, en excellente santé, a été fauché par le cancer, à quarante ans. C'était il y a six ans et c'est ce qui a décidé Paul l'irlandais à partir sur le chemin de Compostelle. Avant, il ne s'était pas rendu compte que la vie était courte et injuste alors il travaillait dans un bureau à Dublin. Paul l'irlandais est donc parti il y a six ans avec son bâton de pèlerin, de Cherbourg à Saint Jacques, à pied. Et puis, il a continué à marcher, jusqu'à l'océan d'abord, puis en sens inverse jusqu'à Pampelune où il est resté trois ans, puis jusqu'à Salamanque, puis a marché en France et en Navarre, un peu partout. Et cette année est revenu, une fois encore, sur le chemin. Il vit sans trop d'argent, travaille sans trop se presser, dans une auberge où il échange son travail contre le gîte et le couvert, et s'en trouve fort heureux.

Comme ils ont l'air heureux, aussi, tous ses amis du village qui le rejoignent pour dîner. Ils sortent les vins et la bière de Galice, tous les légumes, les fruits et les plats invendus du jour, rassemblent les tables, s'installent, trinquent, rient et chantent. Il est presque dix heures et les pèlerins sont partis dormir. Paul vous fait signe de venir à la table, vous ne vous faites pas prier. Vous rencontrez Tomas et Franny, les deux hippies allemands qui tiennent l'auberge avec Paul contre le gîte et le couvert, après six mois de service ils s'en iront la semaine prochaine sur les routes pour continuer leur vadrouille. Mais Louisa, elle, vient d'arriver dans le village, douze ans qu'elle est bénévole pour travailler dans les auberges. Elle vous fait vibrer en vous expliquant que travailler cinq mois par an de l'aurore au crépuscule comme hospitalière dans des auberges allant jusqu'à 100 lits, sans jamais de pause, avec pour seul salaire la conviction qu'elle rend le monde meilleur, car chaque pèlerin grandit lors de son aventure, est une vocation, un appel, au même titre que la prêtrise.

Arrive ensuite Mario, l'allemand qui a parié avec un ami, le jour de ses soixante ans, qu'il arriverait à rejoindre Gibraltar à vélo depuis Hambourg, sans téléphone, sans aucun équipement électrique, avec une unique carte routière. Après avoir abandonné son travail à deux ans de la retraite, il s'est donc lancé, fier et inconscient, dans cette aventure, quoique n'ayant jamais fait de vélo auparavant. Quelques mois plus t**d, le confinement venu, il est resté trois mois à vivre dans une grotte formée dans une falaise d'une plage du sud de l'Espagne. Ses cent histoires sont plus douces à vos oreilles que la bière de tout à l'heure l'était à votre palais.

Vient ensuite Mike, le tenancier, Américain ruiné qui a tenté un dernier coup en achetant à crédit cette auberge, et Ana, allemande qui vit avec sa fille au gré des vents, travaillant elle aussi dans les auberges contre le gîte et le couvert, et faisant l'école à sa fille qui connaît déjà quatre langues à dix ans car elle est brinquebalée de ci, de là, partout en Europe.

Toute cette petite troupe et tous les villageois qui passent égayent cette terrasse, tandis que le soleil se couche dans la vallée. On parle toutes les langues et on dit des anecdotes, sûrement répétées mille fois déjà. Ceux qui n'ont jamais quitté ce village trinquent avec ceux qui n'y resteront jamais qu'une nuit. Les lumières d'une ville inconnue flottent en bas dans le lointain. Comme vous êtes heureux que tous les chemins de ces inconnus qui vous entourent se soient croisés ce soir pour cette fête si simple, entre la montagne et les étoiles!

Pour dormir cette nuit, on vous propose de planter votre tente un peu en contrebas de l'auberge, à flanc de montagne, il y a là une belle vue qui embrasse toute la vallée, vous dit-on. Vous allez voir le lieu et vous asseyez tranquillement. Les rumeurs de la terrasse vous parviennent vaguement mais votre attention est toute à l'observation des massifs montagneux environnants. A cette heure leur imposante masse noire se détache nettement du ciel étoilé, vous suivez leurs reliefs, sans une pensée, et êtes heureux. Au loin dans la vallée, les lumières de la ville dansent toujours. Vous savez que cette nuit sera merveilleuse. Il est pourtant déjà minuit. Vous ne partirez pas aux aurores dans la matinée mais c'est égal: demain, vous serez à Saint Jacques, irez à la Cathédrale, visiterez le tombeau de l'apôtre et allumerez un cierge.

Avez-vous trouvé les réponses que vous attendiez? Vous repensez au cycliste de Stuttgart sur son vélo électrique, à la femme du puits aux pieds nus, à Paul et à son deuil, au confinement de Mario dans sa grotte, aux hippies sans le sou et à toutes ces autres rencontres faites au fil des jours. Tous ces chemins vous montrent que rien n'est impossible. Même le coeur brisé, même sans ses jambes, même avec un enfant ou sans argent, chacun peut trouver son bonheur, pour peu qu'il le décide. Voilà la réponse que vous attendiez. Le reste suivra.

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