08/07/2022
"Violaine, violence – Violon ? (sur jazzin.fr JAZZ IN Clap'Coopcoop )
La lecture juste par Violaine Schwartz, son auteur, d’un texte percutant, violent dans sa nudité[2] – relation de vies massacrées d’avoir fui le massacre, administrativement bafouées jusqu’à leur pure négation, des vies d’hommes ballottés d’identité perdue en fausse identité assignée, de femmes sans ombre sommées de prouver jusqu’à leur existence – cette lecture, comment en faire une lecture musicalement accompagnée ? d’un violon de surcroît ? Un violon ! Des voix s’élèvent aussitôt pour dire ce malaise, d’Adorno après Auschwitz, ou de Godard à Cannes (« …je vous parle de solidarité avec les étudiants et les ouvriers, et vous me parlez travelling et gros plan !… »), des voix qui nous prennent en otage, nous-mêmes, aujourd’hui, otages de ceux qui en notre nom viennent de reconduire à leur poste les tenants de cette administration aveugle qui ne vaut, en temps de paix, guère mieux que celle qui jadis organisait, en temps de guerre, le départ des trains ; plus moderne, elle fait maintenant décoller des avions charters. Alors, violons ?
Envisageons autrement la question ; et si l’on est musicien, violoniste de surcroît, que faire sinon en musique. Plutôt que de la musique, ouvrir la musique au désarroi qui saisit et ces existences sans nom, sans-papiers, et les nôtres, de républicains aux bras qui en tombent, laissés sans voix sur nos sièges, dans ce lieu dont la façade s’orne du « RF » d’un autre temps.
C’est donc, d’abord, affaire de rythme. Articuler les coups d’archet à la parole, à ses silences, à sa stupeur. Avant d’aborder des récits de vie, chacun plus atterrant que l’autre, le glossaire administratif donne le ton : sa litanie de sigles – d’ADA à ZAPI– et leur développé qui déploie le filet aux mailles fines dans lequel seront prises ces âmes errantes, nos sans-papiers ; un tamisage par les mots de l’absurdité du réel, qui la redouble d’une opération symbolique que seule, à son tour la langue peut dénoncer : travail d’écrivain. Coups d’archet brefs, sans destination claire, divaguant dans cette jungle alphabétique, accusant les angles de ce labyrinthe abstrait d’intervalles disjoints : travail de musicien. Ce seront ensuite des lignes segmentées, d’un chanté-parlé dont Pifarély a le secret, qui circuleront tout près de la parole, sans la gêner mais sans s’effacer, tressant avec elle le fin contre-point qui ombrera son oppressante charge émotive d’un très discret figuralisme. Glissades, sauts, pauses, envols. Passeront en interlude des oiseaux migrateurs, et même, noms parmi les noms, d’autres qui ne le sont pas. (Soupçon que ce contrepoint aérien où reprendre haleine ne mette en scène que de nouveaux sans-papiers, également surveillés, mis en liste avant complète disparition.) Un dernier interlude tourne le regard vers le contrechamp ordinaire de la banalité du bien, traitée sur linoleum usé, sous l’œil de la machine à café, par la bureaucratie ordinaire.
Affaire de rythme, qui règle le débit; affaire de tact pour conduire cette ligne et la contenir dans d’étroites limites, entre le sens absenté et le lyrisme inopportun. Il y fallait de la précision, l’écriture y a pourvu, l’attention, l’écoute, la respiration. C’est tout un pour Violaine Schwartz, comédienne avant que d’être écrivain, pour Dominique Pifarély, le musicien que l’on sait, et pour tous deux ensemble formant attelage depuis des lustres. Il n’est pas hors de propos de rappeler les débuts de leur collaboration : un travail sur un fameux « apatride » habitant du seul langage, déjà, administrativement contraint à la domiciliation et à la nationalité (française): Ghérasim Luca. « Libérez le souffle et chaque mot devient un signal » : son apophtegme est le timon de cet attelage. Alors, violon !…"